La forêt des Landes : l'histoire de la plus grande forêt artificielle d'Europe

Vue du ciel, elle ressemble à un océan vert strié de lignes droites : près d'un million d'hectares de pins maritimes qui recouvrent le triangle landais, entre Bordeaux, Bayonne et Nérac. La forêt des Landes de Gascogne est le plus vaste massif forestier planté d'Europe occidentale. Elle a pourtant moins de deux siècles d'existence sous sa forme actuelle. Avant elle, le pays était nu, gorgé d'eau, et l'on y vivait autrement.

Avant la forêt : un pays d'eau et de bruyère

Jusqu'au milieu du XIXe siècle, la Grande Lande est un immense plateau sableux presque sans relief, couvert de bruyères, de molinie et de joncs. Le sous-sol y piège l'eau : sous les sables affleure l'alios, un horizon durci par les oxydes de fer qui forme une semelle quasi imperméable. L'hiver, la nappe remonte et noie le plateau ; l'été, le sable se dessèche. Ce régime hydrique extrême interdit la grande culture et façonne un système agropastoral original, fondé sur le troupeau de brebis, la fumure des parcs à moutons et la transhumance quotidienne. Les bergers échassiers, juchés sur leurs tchangues, ne sont pas un folklore : ils traversent des étendues noyées où la marche est impossible.

Ce pays a mauvaise réputation. Les voyageurs le décrivent comme insalubre, miné par les fièvres paludéennes, misérable. Le diagnostic est partiellement injuste — la lande pastorale était un écosystème riche et un système économique cohérent — mais il justifiera sa transformation.

Fixer les dunes, puis drainer le plateau

L'œuvre de Brémontier sur le littoral

Le premier chantier est côtier. À la fin du XVIIIe siècle, les dunes mobiles avancent vers l'intérieur de plusieurs mètres par an, ensevelissant champs, chemins et parfois villages entiers. L'ingénieur Nicolas Brémontier systématise une méthode : établir un cordon dunaire de protection en bord de mer, puis semer derrière lui du gourbet — l'oyat — et du pin maritime protégés par des branchages. La technique marche. En quelques décennies, la dune littorale se fige et une première forêt de protection s'installe le long de l'Atlantique.

1857 : la loi qui change tout

Le second chantier est intérieur, et il est politique. L'ingénieur Jules Chambrelent démontre sur ses propres terres qu'un réseau de fossés — les crastes — peut évacuer l'eau hivernale et permettre au pin maritime de s'enraciner. Sous le Second Empire, Napoléon III, séduit par l'idée d'assainir et de « mettre en valeur » cette région, soutient le projet. La loi du 19 juin 1857 relative à l'assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne oblige les communes à drainer et à ensemencer leurs terrains communaux, ou à les vendre. Le résultat est spectaculaire et brutal : en une génération, des centaines de milliers d'hectares de communaux pastoraux deviennent forêt privée. Le système agropastoral s'effondre, l'émigration s'accélère, mais une économie nouvelle naît.

L'âge de la résine, puis celui du bois

Cette économie, c'est d'abord celle du gemmage. Pendant plus d'un siècle, des dizaines de milliers de résiniers saignent les pins à la hapchot pour récolter la gemme, transformée en essence de térébenthine et en colophane. La forêt landaise alimente alors une part considérable de l'industrie chimique française. La concurrence des résines tropicales et de la pétrochimie tue la filière dans les années 1970-1990 ; les derniers gemmages commerciaux s'éteignent, même si des expérimentations relancent aujourd'hui l'idée.

Le massif se réoriente vers le bois : sciage, panneaux, papeterie, palette, énergie. La sylviculture s'intensifie, avec des peuplements équiennes, des rotations de quarante à cinquante ans, une mécanisation lourde et une génétique sélectionnée pour la rectitude et la croissance.

Une forêt vulnérable, et qui se cherche

Une forêt plantée, régulière et monospécifique est une forêt exposée. Deux tempêtes l'ont rappelé : Martin en décembre 1999, puis Klaus en janvier 2009, qui abattent chacune plusieurs dizaines de millions de mètres cubes de bois. S'y ajoutent les ravageurs — scolytes, processionnaire du pin dont l'aire s'étend avec le réchauffement — et désormais le risque d'incendie, devenu structurel.

D'où un débat qui traverse aujourd'hui tout le massif : faut-il diversifier ? Les écologues plaident pour des mosaïques — feuillus dans les fonds humides, chênes lièges et pubescents sur les sols les plus secs, îlots de vieux bois, lisières entretenues — qui rompent la continuité du combustible et hébergent bien plus d'espèces. Les propriétaires forestiers rappellent que le pin maritime reste l'essence la mieux adaptée à ces sables acides et qu'une filière de plusieurs dizaines de milliers d'emplois en dépend.

Reste un constat qui n'appartient à aucun camp : la forêt des Landes n'est pas un héritage naturel mais une décision humaine, reconduite chaque génération. Ce qu'elle sera en 2100 se plante maintenant.

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