On associe les Landes au pin et au sable. On oublie que ce département doit son nom, son histoire et une part décisive de sa biodiversité à l'eau. Sous la forêt, entre les dunes, le long de l'Adour et de la Midouze, subsiste un réseau de zones humides d'une diversité remarquable — et d'une discrétion telle qu'on les détruit souvent sans les avoir vues.
Les barthes sont les plaines inondables de l'Adour et de ses affluents, en aval de Dax. Chaque hiver, le fleuve déborde et étale ses eaux sur des milliers d'hectares de prairies, de saulaies, de chênaies humides et de fossés. Ce système, longtemps géré par des ouvrages hydrauliques traditionnels pour concilier crue et pâturage, est l'un des plus grands ensembles de ce type du Sud-Ouest. C'est là que nichent les hérons, que stationnent les limicoles en migration et que le vison d'Europe trouve ses principaux territoires français.
Invisibles depuis la route, les lagunes sont de petites dépressions fermées, souvent de quelques dizaines de mètres de diamètre, dispersées par milliers dans le plateau forestier. Leur origine est débattue — dépressions éoliennes, dissolutions, thermokarst périglaciaire — mais leur fonctionnement est clair : perchées sur l'alios imperméable, elles se remplissent l'hiver et s'assèchent partiellement l'été. Ce battement crée des ceintures de végétation en anneaux, avec des espèces rarissimes ailleurs : droséras insectivores, littorelle, pilulaire, faux cresson de Thore. Beaucoup ont été comblées ou drainées lors des reboisements ; celles qui restent font l'objet de programmes de restauration.
Sur les sols les plus engorgés subsistent des landes à molinie et à bruyère à quatre angles, et quelques véritables tourbières à sphaignes. Ces milieux stockent du carbone à un rythme lent mais sur des millénaires ; drainés, ils le relarguent en quelques décennies. Ils abritent aussi des papillons patrimoniaux comme le fadet des laîches, inféodé aux landes tourbeuses atlantiques.
Entre dune et forêt, la chaîne des étangs arrière-littoraux et leurs marais périphériques ferment le dispositif. Le Marais d'Orx, ancien polder impérial asséché au XIXe siècle puis réhabilité en réserve naturelle à la fin des années 1980, illustre à lui seul le cycle complet : assèchement, abandon agricole, remise en eau, retour spectaculaire des oiseaux d'eau.
Les zones humides sont des infrastructures. Elles écrêtent les crues en stockant l'eau au moment des pics, soutiennent les débits d'étiage en la restituant lentement, filtrent nitrates et matières en suspension, rechargent les nappes et régulent localement la température. La littérature scientifique estime qu'elles comptent parmi les écosystèmes rendant le plus de services par hectare — très au-dessus des cultures qui les remplacent.
Elles concentrent aussi la biodiversité : une part considérable des espèces protégées d'eau douce, d'amphibiens, d'odonates et d'oiseaux dépend directement d'elles, alors qu'elles n'occupent qu'une fraction du territoire. Dans les Landes, la liste des espèces qui n'existent nulle part ailleurs à cette densité est longue : vison d'Europe, cistude, loutre, grue cendrée en hivernage, spatule blanche en halte migratoire.
La France a perdu une grande part de ses zones humides au cours du XXe siècle, l'essentiel entre 1960 et 1990. Les Landes n'ont pas échappé au mouvement : drainage agricole, mise en culture du maïs irrigué dans les barthes et le plateau, reboisement des dépressions, urbanisation littorale, curage et recalibrage des cours d'eau.
Les pressions actuelles ont changé de nature plus que d'intensité. Le prélèvement estival pour l'irrigation abaisse les niveaux au moment le plus critique. Les espèces exotiques envahissantes — jussie, myriophylle du Brésil, écrevisse de Louisiane, ragondin, vison d'Amérique — recomposent les communautés. Le changement climatique allonge les périodes d'assec des lagunes, ce qui peut suffire à éliminer des espèces dont le cycle exige plusieurs mois d'eau.
La bonne nouvelle est que ces milieux répondent vite. Reboucher un fossé de drainage, rouvrir une lagune, rétablir une connexion entre un bras mort et le fleuve, remettre du pâturage extensif sur une prairie humide : les effets sont mesurables en quelques saisons. Conservatoires d'espaces naturels, syndicats de rivière, communes et propriétaires forestiers mènent aujourd'hui des dizaines de chantiers de ce type dans le département.
Reste le travail le plus difficile, qui est de faire changer le regard. Une lagune n'est ni une friche, ni une parcelle perdue, ni un trou d'eau à combler. C'est un fragment d'un pays que le drainage du XIXe siècle avait presque effacé, et dont on redécouvre qu'il valait mieux que sa réputation.